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Lutter contre le trafic des ressources naturelles: chacun devrait mettre la main à la pâte

Ces derniers mois voire ces dernières années, les trafics de ressources naturelles renouvelables, notamment le bois de rose semblent se calmer. Toutefois, on voit de temps en temps dans les médias des articles qui relatent des trafics en tout genre. Je citerai par exemple au mois de décembre 2021 la saisie de 868 tortues radiées à Beloha Androy et l’arrestation de 2 personnes impliquées. Récemment, on a vu une affaire relative à l’interception d’un taxi-brousse transportant illégalement une cargaison de bois de rose sur la RN2. Dans ces 2 exemples, la gendarmerie a fait son travail et les prévenus sont sous mandat de dépôt par la justice. Pour le cas des tortues à Beloha, il se trouve que des informateurs ont fourni des renseignements ayant permis l’arrestation des suspects. Je félicite tous ceux qui ont contribué à ces résultats notamment ceux qui ont fourni les informations et la gendarmerie nationale. Malheureusement, les pressions et menaces sur la biodiversité ne s’arrêtent pas.  
Il y a une citation que nous connaissons tous « Quand on veut on peut ». On oublie souvent qu’il y a une suite à cette phrase et elle a souvent été attribuée à Napoléon Bonaparte « Quand on veut on peut, quand on peut on doit ». C’est la seconde partie de la phrase qui est intéressante et constitue un questionnement que des gens lambda se posent actuellement. La volonté politique afin d’éradiquer les trafics et dilapidations en tout genre des ressources naturelles à Madagascar, on l’a entendue de la part des dirigeants qui se sont succédés. Maintenant, c’est zéro tolérance. C’est très bien mais est-ce que ce n’est pas le bon moment pour concrétiser effectivement cette volonté politique ? On dira que le gouvernement fait ce qu’il peut mais est-ce déjà tangible et palpable ?
J’ai lu récemment une lettre d’opinion que j’ai vue sur ce même journal : Reconnaître le rôle vital des communautés du fait de leurs connaissances du milieu et de leurs pratiques traditionnelles. J’adhère à cet article car si on veut lutter contre le trafic des ressources naturelles, il faudrait adopter et mettre en œuvre une approche holistique. Cela veut dire que tout un chacun peut apporter sa part de brique pour bâtir notre maison commune comme dirait les catholiques. Cela pourrait aussi dire une meilleure coordination de la participation de tous.
Je reviens sur l’affaire récente des 868 tortues. La saisie de ces tortues et l’arrestation des 2 suspects ont été réalisés grâce à un renseignement fourni par des informateurs locaux. J’ai eu l’occasion de discuter vers la fin de l’année 2021 avec l’un de ces informateurs, basés dans le sud de Madagascar. Il a dit qu’il avait fait ce travail bénévolement, sans salaire ni aucune autre ressource, par conscience et conviction personnelle afin de protéger la richesse unique de sa région pour la génération future. Effectivement, si les gens qui vivent près de ces ressources ne participent pas à sa protection, qui va le faire ? Toutefois, ce bénévole se dit ne pas être en sécurité car dénoncer un acte malveillant, notamment un crime, est risqué car il se trouve dans un « tany lavitra andriana » (zone éloignée des autorités). Je n’ose pas parler des trafics d’or récents où on parle souvent de « gros poissons » qui sont certainement des gens haut placés. Que pourrait faire un simple citoyen face à des gens haut placés? Toutefois, je vous le dis haut et fort : sans aucun partage d’information, pas d’investigation, aucune arrestation, aucun jugement au tribunal, donc impunité totale ! Est-ce ce que nous voulons réellement ?
Je suis par contre convaincu que nous, simples citoyens, pouvons aller de l’avant et changer aussi l’histoire. On parle beaucoup de la nécessité de changer la mentalité mais souvent on dit aussi que l’exemple vient d’en haut. J’ai mentionné plus haut que la volonté politique était déjà là. Pourquoi ne pas se mettre ensemble? Mobiliser toutes les forces vives et les divers acteurs et coordonner leurs efforts ne nécessitent pas forcément un grand financement de la part des bailleurs de fond. Les acteurs sont déjà là. Je parle des communautés locales de base, la société civile, les différents services et entités administratifs (STD, CTD, gendarmerie et police nationales, BIANCO, tribunaux, etc…) et les privés. Que demander de plus ? J’aurais tendance à dire que c’est la coordination qui manque peut-être. On parle aussi de motivation. Est-ce que reconnaître la valeur de nos richesses nationales n’est-il pas déjà une réelle motivation ? Si toute la biodiversité de Madagascar disparaissait d’ici quelques années, serait-ce une fierté pour nous Malagasy ? Bien sûr que non ! Et puis, on entend aussi que les moyens notamment financiers et matériels manquent. Pour aller arrêter quelqu’un, on a besoin d’une voiture et du coup de carburant. Pourtant, j’ai déjà vu des forces de l’ordre accompagnées de la population locale marcher à pieds sur 75 km pour aller déférer des dahalo au tribunal. Je salue leur courage. Ne dites pas aussi que tous les juges sont corrompus. Non, j’ai vu des décisions de tribunal conformes aux lois nationales et en toute indépendance. On dira que c’est peut-être rare mais ça existe. Oui, il y a peut-être un sérieux problème d’intégrité quelque part mais je vous dis qu’il y a une réelle opportunité d’aller de l’avant et faire participer tout le monde, du petit paysan au fonctionnaire haut placé. Je ne veux pas parler de pays pauvre car la réalité est qu’on ne sait vraiment pas comment valoriser nos richesses nationales,  tout est capté par une poignée de gens riches et opportunistes, et chacun veut avoir sa part du gâteau.
Pour terminer, je reconnais que les mécanismes de coordination et d’échanges d’information sont peut-être à améliorer mais je vous le dis : les acteurs sont déjà là et prêts à participer pour éradiquer les trafics. Ils connaissent déjà leurs rôles et missions et même s’ils ne sont suffisamment pas outillés ils peuvent contribuer ne serait-ce que dénoncer les crimes environnementaux.
Simon Rafanomezantsoa,
Expert en conservation de la biodiversité